Les yeux dans les yeux de l’écran (6ème partie : des Eva à Mechagodzilla)

La question de la vision dans les films de genre

Précédemment dans « Les yeux dans les yeux de l’écran » : « on se dira quand même qu’on pourrait faire chic par la même occasion et donc un peu de grec, en désignant la vision normale ou censée l’être par le terme le plus concret c’est-à-dire omma, et la vision transformée avec plus ou moins de bonheur par le mot opsis. »

Entre mecha et kaijū

Un Labor regarde le ciel quand le Great Mazinger regarde le sol,  mais ils ne voient en réalité que ce que voit leur pilote
(crédits photographiques : Headgear/Emotion/TFC Design & Summary/Tohokushuisa Corporation,
Toei Doga/Dynamic Planning)

Le plus gros œil qui soit est peut-être celui du mecha, du moins dans le monde vaste et varié de l’animation portée sur les robots, et il est heureux que ce monde dominé par la télé soit aussi celui des glissements réguliers du petit au grand écran, car cela permet de parler de la chose sans trop tricher et de commencer par la fin avec Shin seiki evangerion en citant Gekijō-ban: Shito shinsei, où les Eva sont autant des monstres que des machines mais n’ont qu’une vision améliorée pour faciliter la visée, d’où la phrase répétée par Shinji Ikari à ses débuts : « j’ai la cible dans le viseur et je fais feu… » Car l’ennui, c’est que le mecha véritable est forcément piloté, et donc que sa vision n’est pas la sienne mais un omma plus ou moins modifié par les casques et les écrans, comme le prouvent les Labor dans Kidō keisatsu patorebā: Gekijō-ban avec une simple vision augmentée. Il est même difficile de savoir si l’opsis verte de Great Mazinger dans UFO robot Grendizer tai Great Mazinger lui appartient, plutôt qu’à son pilote ou à une caméra tierce, d’autant qu’il passe à un omma pur et simple dans Mazinger Z: Infinity. Il y passe même dès la réunion des Shogun Warriors dans Grendizer, Getter Robo G, Great Mazinger: Kessen! Daikaijuu, qui prouve que l’idée du sous-genre est plus d’axer l’attention du spectateur sur le regard des pilotes que sur leur vision, et plus encore sur les combats sans fin ni fond.

Regarder dans le cerveau d’un kaijū, voilà une idée qui a l’air tout de suite très bonne
(crédits photographiques : Warner Bros. Entertainment Inc./Legendary)

Les Jaeger de Pacific rim, chaînon manquant entre Kidō senshi gandamu: Gyakushū no shā et Transformers s’il en est, ont la particularité de ne pouvoir être pilotés qu’à deux, ce qui fournit le truc scénaristique permettant d’aller au-delà du partage de connexion et accessoirement de l’omma emprunté, avec le « drift » et la fusion d’esprits, qui auraient pu n’être qu’une nouvelle variante du principe de Brainstorm, mais qui sont un peu plus et même beaucoup si le couple fusionnel est mixte. On pense évidemment au personnage de Newton Geiszler et à son penchant pour les Kaiju, étant donné que le savant fou tente par deux fois de s’associer à un cerveau extra-terrestre, en offrant une opsis en bleu et blanc avec forts contrastes et effets stroboscopiques, voire avec effet Purkinje car la luminosité n’est exagérée que sélectivement. Mais la première fois est particulière car Newton décrit alors ce qu’il a vu comme « a series of images or impressions », et surtout parce que son propre œil se juxtapose aux souvenirs observés, ce qui mène à l’idée qu’un lien pervers se serait tissé entre regardeur et regardé, comme le confirme rétrospectivement Pacific rim: Uprising à défaut de confirmer quoi que ce soit d’autre.

Mechagodzilla crève l’écran dans Gojira tai Mekagojira, mais Godzilla reprend la main dans Gojira vs. Mekagojira
(crédits photographiques : Toho Company/Toho Eizo Co.)

Autres possesseurs légitimes de gros yeux, au point que l’affiche pour la sortie vidéo du Godzilla de 1998 ne retient que ça, les kaijū souffrent du principe du montreur d’ours, car il faut bien montrer ce que la bête sait faire, mais la bête n’est plus alors regardée que d’un point de vue extérieur. Il n’est donc pas étonnant que la seule vision proposée dans le Godzilla des origines soit celle de la population subissant son souffle atomique, pour éviter la prime au monstre ou faciliter l’identification aux victimes, et ça reste plus ou moins la philosophie du dernier remake en date, le Godzilla de 2014 qui offre pour toute vision celle du protagoniste lors de la chute opérationnelle. Après, il est possible d’associer chaque kaijū avec son parent de petite taille quand il y en a un, et donc d’imaginer que Gamera verrait mal les mouvements et très mal la nuit alors qu’elle n’attaque pas seulement de jour, ou même que Manda verrait plus ou moins comme un serpent et donc dans l’infrarouge, même si ce petit jeu contraire à la monstration cinématographique est plutôt réservé aux sources secondaires. Mais la synthèse des synthèses incarnée par Mechagodzilla n’est pas celle de l’omma et de l’opsis car sa première apparition mène à l’erreur fatale de la vision par caméra tierce, quand sa révision des trente ans conduit en 1993 à lui faire embarquer des caméras pour mieux voir Godzilla, alors que son retour en 2018 sous forme de Mechagodzilla City est l’occasion de revenir au mecha,  puisque sa matière fournit celle des Vultures à la vision améliorée avec réticule en « mode attaque ».

Les semaines passées : de la vision du mal à celle du mort, de la vision du matériel à celle du tout, entre deux eaux, entre chien et loup, entre chair et métal

La semaine prochaine : voir le son (de Predator à Daredevil)

2 comments

Les Eva restent un cas un peu particulier, elles sont censées être des coquilles vides ne pouvant se mouvoir que par l’intervention d’un pilote (voir à distance) mais peuvent tout de même agir par elle même lors du passage en mode Berserk (ex le proto 00). Elles sont à ce moment autonomes alors qu’elles ne devraient pas (reste le cas de la 01 qui est à part avec l’âme l’habitant).
Note : Leur armure étant en faite une entrave pour limiter leur force et empêcher cet état.
Alors certes par la suite Evangelion a instauré le mode Beast qui est un Berserk « sous contrôle » du pilote.

Le cas est intéressant, une « machine » (car l’Eva est une hybride machine/organique) piloté qui devient incontrôlable et dont le pilote ne peut que regarder le massacre se faire sans pouvoir intervenir, une vision effroyable.

Oui en effet, les Eva ne sont pas des mecha au sens propre, même si leur vision ramène à celle des Labor ou des Vultures.

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