A première vue : la transcendance du Chef Bromden

 

Pour cette seconde intervention dans la rubrique A première vue, je souhaiterais évoquer succinctement un personnage “secondaire” qui me semble intéressant à analyser. Il s’agit du Chef Bromden, le géant amérindien issu de l’oeuvre Vol au-dessus d’un Nid de Coucou. Je dis sciemment l’oeuvre car nous avons tous en tête le film exceptionnel réalisé par Milos Forman (1975) mais il ne faut pas oublier que ce succès du grand écran provient d’un livre, One Flew Over the Cuckoo’s Nest (1962).

Le Chef Bromden sera d’ailleurs le narrateur dans le roman. Je vais aujourd’hui orienter mon analyse exclusivement vers la transposition cinématographique du géant. Le Chef Bromden nous est présenté dans les premières scènes du film comme un sourd-muet, passif, dont la seule activité quotidienne est de balayer les couloirs de l’hôpital psychiatrique dans lequel il est interné injustement.

La symbolique est forte avec plusieurs interprétations : d’abord l’idée de résignation qui est omniprésente. Le Chef Bromden nettoie son propre carcan et entretient ainsi une posture de soumission en déambulant dans l’hôpital tel un être désincarné. Ensuite sa condition de spectateur effacé, parfois brocardé, errant dans l’environnement hospitalier, est en opposition stricte avec son physique imposant qui pourrait lui donner accès à une position hiérarchique dominante auprès des autres patients. Enfin, l’incapacité à communiquer accentue la dimension d’internement avec une prison dans la prison.

 

 

L’évolution du profil relatif au Chef Bromden durant le déroulement du film sera possible grâce à McMurphy, remarquablement interprété par Jack Nicholson. Ce dernier sera la “clef” qui va libérer le géant de sa servitude, de son apprivoisement, de son enfermement dans un mutisme empreint de résignation.

En effet, le Chef Bromden, qui n’est ni sourd ni muet et sain d’esprit, prononcera ses premiers mots à McMurphy. C’est la scène du chewing-gum qui est capitale. Le “thank you” (en V.O) du géant lorsqu’il reçoit la friandise n’est pas un simple merci. C’est la genèse de sa libération, une re-naissance et une re-connaissance avec des mots. Les séquences relatives aux parties de basket sont également très importantes : elles peuvent être traduites comme un parcours initiatique, une réhabilitation à la vie.

La scène du chewing-gum est aussi l’officialisation d’un rapprochement entre les deux hommes en résonance à l’aide que McMurphy recevra du Chef Bromden lors de son altercation avec l’infirmier Washington. Le binôme se créé et l’idée d’une évasion en parallèle. Le destin commun des deux hommes est un autre aspect important : McMurphy se fait passer pour fou afin d’échapper à la justice. Le Chef Bromden se fait passer pour sourd-muet afin d’ignorer une certaine réalité.

Cette fuite commune du monde extérieur rassemble les deux protagonistes dans l’hôpital psychiatrique qui devient un refuge mais symbolise également le prix à payer pour contourner un réel que chacun n’est pas en mesure d’assumer (cf. l’anecdote concernant l’alcoolisme du père de Chef Bromden).

 

 

Le dernier acte du film est très fort sur le plan des symboliques. McMurphy vient d’être lobotomisé après avoir tenté d’étrangler Miss Ratched. Il est raccompagné dans le dortoir et allongé dans son lit. Le Chef Bromden, après que les infirmiers soient partis, se rendra au chevet de McMurphy et prendra rapidement conscience de son état irréversible.

Le géant va prononcer ces mots avant d’étouffer son acolyte avec un oreiller : “je ne partirai pas sans toi, tu viens avec moi, on s’en va”. Cette scène douloureuse et très intense fait référence aux traditions mystiques amérindiennes où les morts accompagnent les vivants au quotidien. L’âme ou plutôt l’esprit ne meurt pas. Le Chef Bromden “libère” McMurphy de son état végétatif et “l’emmène” dans son évasion. La fidélité est également un marqueur fort dans cette interprétation.

La scène finale nous montre le Chef Bromden arrachant un point d’eau en marbre. Le liquide qui jaillit vivement symbolise la vie ainsi qu’un souffle de liberté, une libération. Le géant va projeter le bloc massif qu’il tient à bout de bras contre une vitre grillagée (l’idée était initialement de McMurphy) puis s’enfuit vers les montagnes. L’être apprivoisé retourne désormais à l’état sauvage dans la nature.

 

 

Sur la plan analytique, le personnage du Chef Bromden est à mettre en correspondance avec la notion de transcendance. Dans la plupart des cas, nous choisissons d’être esclave par résignation, par abandon, par renoncement parce que nous pensons que les choses sont irréalisables, infaisables, impossibles. Hors, à l’instar du géant amérindien nous avons tous des capacités, des compétences, qui nous permettent d’accéder à plus ou moins de liberté. Le cap à passer est souvent aussi mince qu’une simple vitre grillagée, c’est l’effort de volonté en amont qui est déterminant mais aussi le plus difficile à engendrer (symbolisé par le poids du point d’eau en marbre).

Le dépassement de soi, le développement personnel, l’éveil et l’humanisme sont autant de thèmes que nous évoque le parcours du Chef Bromden dans le film Vol au-dessus d’un Nid de Coucou. Je souhaiterais terminer en disant que la clef symbolisée par McMurphy est, potentiellement, en chacun de nous.

Il y a encore beaucoup de points intéressants à mettre en lumière concernant le Chef Bromden. J’espère que l’espace des commentaires sera la continuité de cette modeste production. Merci à tous pour vos lectures. Cette production est dédiée à Jean-Pierre M.

 

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