A la table des chimères : Gastronomie & fiction (Partie 2)

 

La gastronomie de fiction dans les œuvres populaires (Deuxième partie)

 

« Il faut que la frugalité règne dans les repas qu’on donne et que, suivant le dire d’un ancien, il  faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger » Molière, L’Avare ou l’école du mensonge (1668)

 

Extrait de L’Avare (1980 – Jean Girault/Louis de Funès)

 

Mon prélèvement introductif, dont les racines sont Socratiques, fait sciemment référence aux quantités. Si Harpagon ne vit qu’à travers l’économie, au point de créer l’illusion d’un banquet fastueux afin de régaler des convives qu’il méprise, la culture populaire au sens large du terme a livré de nombreuses visions du festin, notamment à l’image des tablées dans le film La Grande Bouffe (1973). Les repas mis en scène par Marco Ferreri transposent avec démesure un acte suicidaire où il faut se nourrir jusqu’à en mourir. L’auteur nous offre une révision de l’orgie, recomposée à travers le prisme alimentaire.

La quantité peut être aussi un indicateur de classe sociale, à l’image de la roborative soupe au choux du Glaude (La Soupe aux Choux, Jean Girault 1981) dont les qualités gustatives séduiront jusqu’aux confins de la galaxie. De la paysannerie au prolétariat, la cantine est aussi l’occasion du plat unique, nourrissant, proposé dans de grands récipients.

Et si les spaghettis dans le Maître d’école (Claude Berri, 1981) seront généreusement postillonnés sur Coluche par l’inspecteur de l’académie, il ne faudra pas oublier ceux partagés dans La Belle et le Clochard (Walt Disney, 1955) qui apparaitront comme la réunification de la classe bourgeoise et populaire.

 

 

La quantité ou le symbole possible des forces de la nature

La formule démocratisée « il vaut mieux l’habiller que le nourrir » nous renvoie inéluctablement à la lutte des classes et au pouvoir d’achat mais elle suggère aussi le hors-norme physique, « l’anti-frugal », l’incarnation du surhumain. A l’image d’Obelix et de son appétit Pantagruélique qui ne trouvera pas satiété chez Mannekenpix, le cuisinier des titans (Les Douze travaux d’Astérix, 1976), les colosses aux estomacs démesurés ne manquent pas dans les fictions populaires.

Ainsi le Western Spaghetti sera revisité à la sauce « Western Bean » si on fait référence à l’interprétation de Bud Spencer dans les deux premiers volets des Trinita (Enzo Barboni, 1970 et 1971). L’imposant Bambino et sa copieuse gamelle de haricots dégustés à la cuillère en bois incarnent une forme de terroir Gargantuesque chez les cowboys.

 

 

Certains géants du cinéma, en l’occurrence français, ont su sacraliser avec brio la cuisine de l’Hexagone et d’ailleurs. L’ancien légionnaire Legrain, sublimement interprété par le gaillard Jean Gabin dans Le Tatoué (Denys de La Patellière, 1968), imposera son redoutable coup de fourchette au frêle marchand d’art Félicien Mezeray (Louis de Funès). Des tripes au chou farci jusqu’au lièvre pour finir avec les profiteroles, le périple gastronomique sera possible grâce à quelques interludes au « calva ».

Mais c’est sans compter Son Goku et ses bols à ramen/riz vides empilés jusqu’à créer de véritables tours de porcelaine ou encore Larry kubiac (Parker Lewis ne perd jamais, 1990 – 1993) et sa formule récurrente « Manger maintenant ! ».

 

 

Dichotomie alimentaire : de la virilité à l’enfance

Il existerait un forme de déterminisme alimentaire auxquels des personnages fictifs ne pourraient se soustraire, une sorte de continuité existentielle à travers la nourriture. Et si John Coffey dans La Ligne verte (Frank Darabont, 1999) désire comme ultime repas « un bon ragoût avec de la sauce, de la purée, des gombos et un pain de maïs », les œuvres populaires rendront également possible des gimmicks de consommation parfois dissonants.

Ainsi Kojak (Abby Mann, 1973 à 1978) campé par le charismatique Telly Savalas ne pourra se défaire de sa sucette. Incarnation douce des jeunes années, cette sucrerie entrera fatalement en conflit visuel avec le faciès rocailleux du lieutenant Theo Kojak.

 

 

Du solide au liquide, de la mastication à la gorgée, la culture populaire a aussi transposé la virilité dans le contenant. Du shot en passant par la coupe jusqu’au demi, les formats et leurs désaltérants ont suscité des combinaisons parfois convenues. La puissance du Whisky pour le Wolverine de Jackman ou le raffinement du Vodka Martini de l’agent 007 (qui sera abordé plus en détail ultérieurement), au shaker et pas à la cuillère s’il vous plaît, nous confortent dans les représentations auxquelles ils sont associés.

Pourtant le sergent Bosco Albert « Barracuda » Baracus ne trouvera grâce que dans le lait sous sa forme la plus élémentaire. Le mécanicien aux gros bras de l’Agence tous risques (Frank Lupo/Stephen J. Cannell, 1983 à 1987), incarné par le célèbre colosse à la crête iroquoise Mr T, est distillé sans alcool dans ce retour à la maternité.

 

 

La chaine alimentaire ou la dépendance environnementale

L’homme est au sommet de la chaine alimentaire uniquement si on le circonscrit dans un environnement bien défini. Ainsi l’urbanité moderne devient une sorte de rempart infranchissable où l’espèce humaine est le consommateur suprême. La culture populaire a pourtant rebattu les cartes à plusieurs reprises en proposant de la chair humaine au menu. Et même si le cannibalisme est une voie possible, comme l’ont démontré l’ex psychiatre Hannibal Lecter ou la série The Walking Dead, je pense plus spontanément à la prédation du règne animal qui renvoie l’homme au statut de proie, de repas.

En ce sens l’environnement devient déterminant et le prédateur n’est finalement qu’une conséquence. Aussi les mers et les océans livreront aux squales les plus affamés tantôt des baigneurs et pêcheurs, tantôt des scientifiques dont la technologie ne parviendra pas à contenir ces requins déterminés. Des Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) à Peur bleue (Renny Harlin, 1999) jusqu’ En eaux troubles (John Turteltaub, 2018), l’humain sera démembré, déchiqueté, sans la moindre forme de procès et sans que nécessairement une faim tenaillante ne justifie la boucherie. En référence à l’introduction de cette production, l’inversion suivante devient alors possible : il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vivre.

 

 

Mais il existe aussi des transpositions terrestres de cette formule horrifique à succès. Ainsi il faut citer le huis clos Instinct de survie (Jaume Collet-Serra, 2016) et son rocher précairement salvateur qui existait déjà dans l’œuvre Tremors (Ron Underwood, 1990) avec ses vers sous-terrain géants. Car dans les « Dents de la terre », les habitants de Perfection, village isolé dans les plaines désertiques du Nevada, seront pourchassés par des annélides surdimensionnés et affamés. Telle une marelle de la dernière chance, il faudra sauter de rocher en rocher pour espérer survivre.

 

 

Au croisement de la rive, du cours d’eau et de la forêt, les reptiliens cinématographiques deviennent également des stars à part entière qui, sans aucun ménagement, poursuivent, traquent, et dévorent la chair humaine. Le colossal T-Rex de Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993) remet dans un contexte moderne l’affrontement anachronique entre Rahan et son Tyrannosaurus. Le parc imaginé par John Hammond deviendra un terrain de chasse où l’attraction s’inverse. L’homme est désormais « à la carte » pour les dinosaures.

Cette tyrannie fictive au terreau préhistorique, et selon l’évolution des espèces, donnera naissance au prédateur crocodilien de Lake Placid (Steve Miner, 1999), dont les proportions le rendront capable d’emporter dans les eaux un ours ou une vache. Là encore, l’homme ne sera pas en mesure d’appliquer sa dictature alimentaire dans un environnement naturel qu’il ne peut dominer physiquement.

Les eaux marécageuses avaient déjà généré deux années auparavant une configuration quasi similaire avec un anaconda surdimensionné capable d’ingérer des êtres humains. Le film Anaconda, le prédateur (Luis Llosa, 1997) résonne comme une mise en scène aux accents nanardesques, bien éloignée des superproductions à la Jurassic Park. Pour autant l’homme reste une proie facile qui peut même être régurgitée dans un règne sauvage où la loi du plus fort détermine qui va manger qui.

 

 

Je souhaiterais remercier Nicolas pour la confiance qu’il m’a accordé ainsi que pour cette occasion de rédiger une seconde partie sur le thème de la gastronomie dans la culture populaire. J’ai essayé, bien modestement, de maintenir le même degrés qualitatif concernant l’écriture ainsi que les références qui relèvent nécessairement d’une sélection. Et j’espère que mon extrapolation finale qui place l’homme dans l’assiette, si j’ose dire, vous aura amusée.

Le flambeau est passé pour une troisième partie qui, j’en suis certain, sera passionnante. Merci à tous pour vos lectures.

9 comments

ayorsaint says:

Kubiak et les sardines. ENORME dans tous les sens du terme.

Nicko says:

Absolument mon Aurel !

Mlle Musso et le pouce lol

Une deuxième partie très réussie ! Je suis heureux d’avoir passé la main cette semaine à quelqu’un qui est à ce point capable d’associer la modestie et l’efficacité. Des preuves sur la relation entre physique et sustentation à l’ouverture aux monstres les plus anthropophages du cinéma populaire, il ne manque pas même une citation de l’indispensable Tremors ! Merci à Nicko pour cette belle collaboration.

Nicko says:

Merci beaucoup Nicolas pour ce message qui me touche beaucoup. Travailler avec toi est un réel plaisir mais c’est également l’occasion pour moi d’apprendre beaucoup de choses. Aussi je te remercie encore de m’avoir associé à ton idée de papiers sur la gastronomie dans la culture populaire. J’espère que nous partagerons bien d’autres projets d’écriture ensemble.

elcaballerodelcancer says:

Suite géniale d’un dossier génial!!! Quelle analyse!! Quel boulot!! J’adore le dessin d’intro et la partie de l’article lui faisant référence… On prend son pied (sans le déguster!!) à vous lire, Messieurs les Nic(k)o’s!!!! Vivement une troisième partie où l’horreur s’inviterait à notre table: le temple maudit et son banquet peu ragoûtant, les repas d’après minuit de certaines créatures poilues qui ne le resteront pas longtemps, les difficultés de mâcher de Seth Brundle, le repas ulcéreux de notre pauvre Thomas Kane, le grignotage tournant au ravalement de façade du scientifique dans Poltergeist, Leatherface et son repas familial, … J’en passe et des plus indigestes!!

Nicko says:

Merci infiniment Deathmask pour ta lecture et ton enthousiasme tellement communicatif ! 😀

Alors l’image d’accroche, comme nous l’appelons dans le jargon rédactionnel, est une représentation fantastique réalisée part l’illustrateur Xuan Queyn. Je t’invite à parcourir ses œuvres qui ne laissent pas indifférent. Le traditionalisme, le fantastique et le surréaliste s’agrègent pour donner vie à des créatures et des formes très originales. J’apprécie beaucoup cet artiste.

Ton idée de « gastronomique horrifique » est très intéressante et dans la continuité de ma séquence en lien avec la prédation. Je suggère un peu cette piste macabre avec les références de Lecter et TWD. Les voies sont tellement nombreuses et finalement on se rend compte que la gastronomie au sein de la Pop Culture a été abordée dans quasiment tous les domaines, tous les supports et tous les genres. Un thème passionnant et une proposition d’articles que l’on doit à Nicolas.

Merci encore à toi Deathmask pour ta bienveillance et ta présence que j’apprécie toujours autant 🙂

Je me joins à Nicko pour remercier Deathmask de ses compliments comme de ses suggestions. Un tel soutien est vraiment appréciable ! Et le banquet du Temple Maudit est d’ores et déjà retenu comme sujet pour une prochaine partie.

elcaballerodelcancer says:

J’en salive d’avance !! Merci pour vos commentaires, ça me touche beaucoup !!! Et je le répète, c’est moi qui vous remercie pour le plaisir procuré par la lecture de vos articles … Ps: Xuan Queyn… bluffant… Merci pour le lien, Nicko…

Nicko says:

My pleasure DM ! 😉

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