Les yeux dans les yeux de l’écran (1ère partie)

La question de la vision dans les films de genre

Nicolas Fleurier

« Pour sentir, l’âme n’a pas besoin de contempler aucunes images qui soient semblables aux choses qu’elle sent. »
René Descartes, La dioptrique, Discours cinquième

Le regard du « scribe accroupi » est fait de carbonate de magnésium et de cristal de quartz, mais on a depuis inventé le film argentique et le cinéma de genre
(crédit photographique : Musée du Louvre/C. Décamps)

C’est en regardant dans le blanc de l’œil d’un poulet, certes plus connu pour un blanc plus intéressant, qu’on découvrit rien moins qu’un nouvel état de la matière : l’hyper-uniformité désordonnée, autrement dit la combinaison de la régularité à grande échelle et du désordre à petite échelle. C’est qu’on en sait beaucoup sur la vision et peu à la fois, du moins sur celle qui n’est pas la nôtre, quoique la nôtre ait longtemps été une énigme, et l’on sait que les médecins chrétiens de l’époque médiévale se contentaient de marquer d’une croix le front des enfiévrés, quand les musulmans étaient capables d’opérer de la cataracte. Mais depuis, on a inventé le troisième œil c’est-à-dire le cinéma, qui a inventé à son tour le cinéma populaire et ses créatures, dont certaines le sont vraiment et voient les choses différemment, du moins quand le réalisateur ne se contente pas de jouer de la caméra subjective. D’ailleurs, des gens très sérieux ont parlé très sérieusement de la chose, en louvoyant allégrement entre les notions de point de vue narratif et d’ocularisation interne primaire, mais on n’est pas obligé de savoir ça ni d’avoir fait des Visual Studies pour lire ce qui suit.

Quand le sage montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt et ça vaut aussi pour l’œil dans Blade runner
(crédit photographique : The Blade Runner Partnership)

Pourrait-on procéder par carottages, pour éviter le catalogue au risque de manquer des fondamentaux, et éviter aussi les œuvres choisies au risque de réduire la connivence, mais tout en orientant le sondage vers les couches les plus riches du cinéma de genre, et sans ignorer les gros cailloux qui feront bien surface d’eux-mêmes ? Pourrait-on en tirer des choses intéressantes sur la luminosité, les distorsions et la façon de travailler une image pour en faire son image, la façon de dépasser les contraintes du manque d’imagination, ou du manque de moyens qui revient si souvent à stimuler l’imagination ? Peut-on vraiment voir autrement au cinéma, qui n’est pas un cours de SVT sur les yeux à facettes ni de médecine sur l’anatomie du globe oculaire, mais qui peut donner à voir comme seule la poésie donne à sentir, ou du moins signifier quelque chose en montrant quelque chose ? Et peut-être qu’en se disant « oui » car il va bien falloir qu’on avance, on se dira quand même qu’on pourrait faire chic par la même occasion et donc un peu de grec, en désignant la vision normale ou censée l’être par le terme le plus concret c’est-à-dire omma, et la vision transformée avec plus ou moins de bonheur par le mot opsis.

On s’amuse bien à gauche si l’on est joueur, mais on rigole moins à droite si l’on est dans la salle
(crédits photographiques : UVR Media LLC, Distant Planet Productions Ltd.)

Or donc le POV ou l’omma sans forcer a commencé sa carrière comme un simulateur de vieillesse, dans le court-métrage Grandma’s reading glass pour rendre la vue d’un enfant qui regarderait à travers la loupe de sa grand-mère, mais il a fini ravalé dans l’horreur et la pornographie à créer de la frontalité. Il est aussi la raison d’être des jeux vidéo FPS au moins depuis Doom, qui a d’ailleurs engendré deux films dont l’un avec une séquence en caméra subjective et l’autre avec quelques plans derrière un Heads Up Display, dans un mouvement grossièrement parallèle aux procédés attaquant le quatrième mur. C’est donc un truc qui ne dit pas grand-chose de la vision, à moins d’être augmenté d’effets comme les bruits de cœur ou de respiration, et qui ne modifie l’image reçue par le spectateur qu’en surface, car il revient bien souvent à tourner à hauteur d’animal, à passer du temps dans son habitat naturel et le reste à agiter la caméra. Et pourtant, ce que l’on voit à la place du personnage sans pour autant être à sa place, dans une sorte de coexistence pacifique ou consentie, est aussi ce qui permet de franchir la frontière de l’altérité, et de pénétrer le monde de l’autre tout en élargissant peut-être le sien.

De la vision du mal à celle du mort

La combinaison visible de l’homme invisible façon Blumhouse, et le Tueur au Masque prouvant qu’il fait bien d’en mettre un d’habitude
(crédits photographiques : Universal/Syfy, Falcon International Productions)

Il est de bon ton d’affirmer que le mal se cache sous les traits du banal, et qu’on n’aurait jamais pu se douter que son voisin si charmant était un tueur en série, mais il est vrai que l’homme invisible ne dira pas le contraire, et même le gentil de The league of extraordinary gentlemen qui n’est rien moins qu’un pervers. En se refusant au regard des autres, il se refuse peut-être à la sociabilité dont personne ne peut réellement se passer, et c’est pourquoi celui des origines ou celui d’Hollow man deviennent mauvais après être devenus invisibles, alors que ce dernier et le personnage de Nick Halloway dans Memoirs of an invisible man peuvent être vus par ceux qui voient la chaleur. Mais s’il devrait être aveugle à cause de ses globes oculaires transparents comme le Chasseur X ne devrait pas faire de bruit dans l’espace, il reste la synthèse et l’antithèse de la vision à la fois, donc le voyeur parfait jusqu’à celui des studios Blumhouse, vêtu d’une combinaison faite d’yeux mécaniques pour se cacher en permanence et toujours mieux observer. Il est donc le patron des « stalkers » passifs ou actifs à l’omma peu montré mais perverti, que ce soit a posteriori dans La mort en direct où le cameraman s’est fait greffer une caméra dans le cerveau, ou a priori dans la licence Halloween où les yeux de Michael Meyers sont qualifiés de « devil’s eyes », n’étant plus que la partie d’un tout mais la seule visible du visage de l’inhumain.

L’œil de verre de Peur sur la ville a beau être dessiné sur l’écran, il ne fiche pas en l’air le plan comme le laser du Guignolo
(crédits photographiques : Canal + DA/Mondial Te Fi Rome, Canal + DA/Gaumont/Opera Film Produzione)

Le réticule du tueur si banalisé dans les polars et autres Sniper, sa vue réduite dans Peur sur la ville ou sa vision déformée par un miroir alchimique dans Vidocq le film, ne sont somme toute que les variantes d’une même vision meurtrière, un omma précisé ou faussé pour créer une asymétrie, et augmenter le sentiment de crainte du spectateur en augmentant le sentiment de proximité avec la victime. La réciproque est vraie, car l’omma peut aussi être inversé de façon discontinue, comme avec le rouge du laser dans Le guignolo, même si le héros dédramatise aussitôt en qualifiant son adversaire de « neneuil » puis de « feu rouge », et encore plus avec le « gun barrel » de la licence James Bond, qui serait un aboutissement si la cristallisation en était un et qu’un aboutissement pouvait être à ce point précoce. Sinon, la mort peut se refuser au regard ou son vecteur quel qu’il soit, ce qui est le cas dans The fog ou le film The mist par forfait tant que les choses qui se cachent dans le brouillard n’en sortent pas, mais aussi dans The Blair witch project et tous les « found-footages » à omma inversé de façon continue, et bien entendu dans la licence Final Destination où il ne reste rien à voir de la Faucheuse hormis ses actes, ainsi qu’avec Bird box et sa vision interdite sous peine de suicide immédiat.

Quand l’aveugle se met à voir dans Blink, elle a tout de même un geste de la main qui hésite entre claque et caresse
(crédit photographique : New Line)

La vision n’est pas l’onirisme, et c’est peut-être pourquoi celles des personnages d’Alex Gardner dans Dreamscape ou de Dom Cobb dans Inception n’en sont pas vraiment, hormis peut-être le tunnel menant au monde onirique dans le premier cas puisqu’elles reviennent toutes les deux à la mise en scène de rêves dont les spectateurs restent spectateurs, sans omma ni opsis car il s’agit d’envahir la pensée d’un autre et non de lui emprunter ses yeux. La vision n’est pas non plus la voyance, quoique ce soit à peu de choses près le sujet des Eyes of Laura Mars, où la Laura en question souffre d’un omma transmis avec les imperfections d’une vue circulaire et floutée, pour renvoyer soit au sous-genre du film oraculaire façon Dead zone, soit à la légende urbaine voulant que les yeux d’un mort impriment ce qu’il a vu juste avant de mourir, donc à Wild wild west le film. Mais le fin du fin, c’est le prétexte scientifique ou médical, quand la greffe de cornée devient le truc scénaristique qui justifie dans Blink un omma rétabli mais pas tout à fait, et en tout cas pas assez pour voir le tueur, dans un schéma proche et pourtant inverse du scénario de Los ojos de Julia. C’est aussi ce qui sert de base à Gin gwai et son remake américain, dans lesquels la transplantation est associée aux croyances thaïlandaises puis à une « cellular memory », ce qui donne occasionnellement une opsis superposée à un omma pour intégrer des fantômes à la réalité.

La semaine prochaine : de la vision du matériel à celle du tout

6 comments

Merci Nicolas pour cette première partie déjà extrêmement dense et passionnante.

Je pense que tu l’évoqueras dans une autre partie, mais je voulais souligner la présence de la vision comme sens dans les comics et leurs adaptations. Les premiers qui me viennent à l’esprit sont Superman et Daredevil. Entre le Kryptonien qui voit à travers les murs et l’aveugle qui perçoit de manière extrêmement précise tous les détails de son environnement. Le passage à l’écran de ces pouvoirs entraîne des effets plus ou moins heureux.

Enfin je voulais signaler l’originalité du Dog Alien dans le film de Fincher puisqu’on a droit pour la première fois à une caméra subjective dans les yeux d’un xénomorphe.

Bref. J’ai hate de lire la suite.

Merci pour le soutien et l’encouragement ! Et comme dirait Obi Wan Kenobi en version française, “ton intuition a vu juste“, car il sera bien question de Daredevil et de Superman par la suite. Quant au Dog Alien, je suis d’accord sur le fait qu’il s’agisse d’un cas original dans la licence Alien, et c’est pourquoi il fera l’objet d’un traitement séparé.

Yesss !

J’ai hâte de lire (voir) tout ça.

elcaballerodelcancer says:

Je suis aveuglé par l’ “éblouissance” de ta plume, Nicolas !!! 😉 Cette première partie en met déjà plein les mirettes… Après le goût, la vue… Génial !!! À propos d’Halloween, la scène d’introduction en vue subjective à travers les yeux du jeune Myers m’a toujours impressionné, surtout au moment où ses parents lui ôte son masque révélant ainsi l’identité du tueur… Je me demande si la vision thermique du Predator sera abordée, la vue en caméra subjective de l’esprit démonique de la trilogie Evil Dead, les films de petites et grosses bébêtes (ou comment voir à travers les yeux du prédateur… Il nous faudrait un plus gros bateau …). Mais que nous réserve la suite ? … Impatient… Je garde l’œil ouvert !! Merci beaucoup pour cet excellent dossier, Nicolas…

Merci pour les compliments, et le choix des mots pour les formuler ! Et en effet, la vision dans la licence Predator sera abordée. Mais d’abord, il sera question de celle de quelques gros morceaux, à commencer par les requins la semaine prochaine.

elcaballerodelcancer says:

Comme dirait Blaster: Yesss!!! Vivement la semaine prochaine!!

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