A la table des chimères : gastronomie & fiction (dernière partie)

La gastronomie de fiction dans les œuvres populaires

(dernière partie)

 

Au menu de cette sixième et dernière partie, où il s’agira de conclure sans oublier le cinéma français : Belmondo populaire, le Martini de James Bond, puis quelques remarques sur tout ce qui a été dit ou pourrait l’être

 

Belmondo en tête d’affiche : le menu français

le Number One du Corps de mon ennemi

Le roman ayant inspiré Le corps de mon ennemi parle seulement de Number Five, en disant que les barmen y « agitent leurs shakers comme des incantations dans une nuit barbare »
(crédit photographique : Canal + DA)

Il est courant de confondre un acteur et ses rôles quand ces rôles se ressemblent au point d’être devenus sa figure de style et son image de marque à la fois, ce qui est le cas de Jean-Paul Belmondo dès l’instauration de son « système Cerito », ou du moins des films qu’il a tournés entre son échec critique avec Stavisky et son retour au théâtre avec Kean, lesquels forment un ensemble populaire où la gastronomie ressemble à cet entourage si souvent reconduit qu’il en était devenu une équipe. Il y a d’abord les lieux utiles à l’avancée de l’intrigue, donc les bars d’informateurs comme « Cacahuète » ou Sumatra dans Peur sur la ville et Le solitaire, mais aussi les restaurants pour les amis comme chez Camille dans L’animal ou L’As des As dans le film éponyme, voire les lieux détournés ou simplement annoncés tels que l’auberge des Grands Fusils dans L’alpagueur et le Cyclope dans Le marginal. Il y a aussi le Printania de Flic ou voyou et le Danieli du Guignolo qui s’opposent, avec les « coins louches » du Marginal ou du Solitaire entre, et surtout le Number One qui est en réalité le Macumba d’Englos, mais où vient s’enivrer la bourgeoisie de Cournai dans Le corps de mon ennemi. Et puis il y a le Wepler que l’on s’offre à la manière d’un pot de départ dans Le solitaire, le Prince de Galles où le déjeuner d’affaires se déroule en parallèle au déjeuner romantique dans L’incorrigible, et L’Esquinade où les conquêtes sont systématiquement invitées dans Flic ou voyou, mais qui restera hors-champ alors que plusieurs établissements portent encore ce nom sur la Côte d’Azur.

le Champagne de L'alpagueur

Le Champagne peut faire mal à la tête s’il est mal servi
(crédit photographique : Canal + DA/Nicolas Lebovici)

Les règles de la table payante alimentent un humour du détournement qui tend au comique bouffon, quand il s’agit de rassurer en annonçant qu’on ne mangera pas les escargots avec une fourchette à huîtres dans L’incorrigible, ou quand le choix d’un restaurant indien dans Joyeuses Pâques fournit l’occasion pour un habitué de briller et de critiquer, en demandant si le « baramati » est préparé avec du « nachti » ou du « tupola », alors qu’il ne s’agit là que de noms propres rappelant par leur consonance des plats comme le biryani ou le chapati. Il s’agit aussi des règles que l’hôte impose à son invité, quand il lui propose « café, café ou café » dans Le marginal en écho lointain au « café, pousse-café, cigare » de L’alpagueur, ou une « petite graille chez Lulu » dans L’animal alors qu’un dîner au Lido est l’alternative. Cela dit, rien ne vaut la « boisson fraîche dans un cadre sympathique » ou le « petit porridge » chez soi, même s’il tourne au repas tsigane dans L’incorrigible ou au début d’alibi dans Le corps de mon ennemi, et qu’il fournit l’occasion de redemander du dessert pour se rendre intéressant dans Flic ou voyou, ou de relire Le corbeau et le renard pour décider que le fromage était un munster dans Joyeuses Pâques. Et rien ne vaut le Champagne au moment décisif, pour marquer un changement de carrière dans Le solitaire et même envisager de devenir restaurateur, ou opposer l’échec des personnages principaux au Dom Pérignon « brut cordon noir » dans L’incorrigible, comme pour annoncer la confrontation dans Peur sur la ville ou la préparer dans L’alpagueur, voire compliquer un quiproquo quand il est introuvable alors qu’il remplace l’eau de la fontaine dans L’animal.

 

la pizza de Hold-up

La pizza canadienne ressemble étonnamment à la pizza tout court, sachant que le roman ayant inspiré Hold-up s’aventurait sur une « moules et champignons »
(crédit photographique : Canal + DA/Cinevideo Inc.)

La gastronomie à la Belmondo engage le spectateur français sur un terroir cinématographique rassurant, à travers des noms ou des mets toujours accessibles, ce qui contribue à faire du spectateur un habitué, quand il ne s’agit pas de clichés fédérateurs comme la baguette et le « jaja » dans L’as des as, voire le café additionné de Cognac dans Le professionnel : une quiche rêvée dans Les morfalous mais un cassoulet bien réel, des croissants au bistrot ou un plateau de fruits de mer dans Le solitaire, un éclair dans Le guignolo et des profiteroles dans L’incorrigible, sans compter deux des plats les plus appréciés des Français, avec la blanquette de L’animal et le couscous à trois reprises, dont une simple évocation contrebalancée par le couscous-poulet du Hilton. Pour ce qui est des boissons, le Coca-Cola et le scotch apparaissent comme des exceptions, car le blanc-cass le dispute au whisky avec eau de Seltz dans L’incorrigible, le pastis à la bière surtout quand elle est chaude, et le Vittel-fraise du Marginal avec le Dubonnet de Joyeuses Pâques. La nourriture devient un marqueur social quand les pâtes de supermarché s’opposent au foie gras du château dans L’animal, et le gigot partagé au caviar malvenu dans Joyeuses Pâques, alors que tout est dit de la lutte des classes avec le soi-disant sandwich du Corps de mon ennemi. Le salami truqué du Guignolo fait exception mais l’intrigue évolue alors en Italie, quand Hold-up aurait pu être l’occasion d’explorer la gastronomie canadienne, offrant à la place deux exemples de « world food » avec la pizza demandée pendant le cambriolage et le hamburger préparé après, même si ce dernier est accompagné de vin rouge.

la cocotte en chocolat de Joyeuses Pâques

On part acheter un moka qui n’aurait pas le goût du baba, et on se retrouve avec le plus intransportable des accessoires de cinéma
(crédit photographique : Studiocanal Image/Canal + DA/René Chateau)

Le boire et le manger sont aussi plus grands que nature à l’occasion, et c’est dans une citerne de vin que les personnages principaux de L’alpagueur trouvent refuge momentanément, alors que c’est dans la pâte à pain que le MacGuffin du Guignolo est caché finalement, ou qu’un gâteau d’anniversaire soufflé un peu fort permet de se débarrasser d’un importun dans L’animal. L’incarnation la plus emblématique de ce principe est sans doute la « cocotte de science-fiction » de Joyeuses Pâques, même si elle a surtout pour fonction de rappeler le temps du récit, tout en rappelant le lieu de l’action car elle est achetée à la Maison Auer de Nice. Dans le détail en revanche, la gastronomie peut avoir une fonction performative, comme la conserve contenant la clef de la cellule dans Les morfalous ou les grains de café signifiant le crime dans Peur sur la ville, et devient plus souvent encore un marqueur identitaire, dans la mesure où le vin rouge qu’est censée boire l’écrivaine de Flic ou voyou renvoie au cliché du poète maudit, et où le café réclamé plusieurs fois par le ministre dans le Professionnel ramène à celui de la secrétaire déconsidérée, quand les Chocoletti caricaturant les pralines sont le plaisir d’un commissaire fatigué. Les personnages incarnés par Belmondo ne sont pas étrangers à ces procédés mais ils en tirent généralement bénéfice, et s’ils rappellent peu le jeune Jean-Paul et les déjeuners animés du temps où il fréquentait les cafés germanopratins, ils deviennent à travers ce qu’ils consomment une sorte de parent cinématographique pour le spectateur, qui partage leurs bons mots rétrospectivement en s’imaginant redemander son steak-frites au cuistot Georges, parce qu’il vient de corriger les méchants mais qu’il a passé commande avant.

les Chocoletti de Flic ou voyou

Les donuts ne sont pas la seule « junk food » appréciée des policiers
(crédit photographique : Canal + DA/Gaumont)

 

« Agité mais non secoué »…

le Vesper de Casino Royale

…quand tout mixologue sait qu’agiter un tel mélange va le rendre trouble
(crédit photographique : Mon Barman)

Le Martini bondien, qui est devenu la signature visuelle de l’espion plus encore que le smoking ou le Walther PPK, est pourtant à James Bond ce que le Fleuron de Canard est à Joël Robuchon, car il n’est qu’une simplification redondante de ce qui contribuait à définir le personnage à sa création. Jusqu’à la sortie de Casino Royale, il n’est pas un Martini au sens commercial car il n’est pas un vermouth rouge sucré, mais il correspond à l’une des deux variantes les plus connues du même cocktail : le Dry Martini contenant une mesure de vermouth blanc sec pour six mesures de gin, et le Vodka Martini qui tient son nom de la substitution de la vodka au gin. Mais depuis, il se confond avec le Vesper inventé par James Bond lui-même, et dont la recette est donnée dans le film pendant la partie de poker : trois mesures de Gordon’s, une de vodka et une demi de Kina Lillet, le tout agité avec de la glace et servi avec un fin morceau de zeste de citron. Et si la version de l’International Bartenders Association est sensiblement la même, alors qu’elle tient compte de la disparition du Kina Lillet en 1986, celle du roman datant de 1953 est quelque peu différente : du dry martini, trois mesures de Booth’s, une de vodka et une demi-mesure de Kina Lillet, le tout passé au shaker et servi avec un grand zeste de citron. Ce « martini spécial » qui aurait aussi bien pu s’appeler Cocktail Molotov, d’après le collègue américain Felix Leiter, ressort plus ou moins de l’anthropomorphisme, qui permet par ailleurs d’associer le White Russian daté au Duc déphasé ou le Mojito exotique aux Deux flics à Miami, et si le succès du Martini bondien explique peut-être sa récurrence dans la pop music, des Pink Floyd aux Beastie Boys, il aura permis tous les partenariats commerciaux, du gin Gordon’s au temps de Permis de tuer à la vodka Belvedere au temps de 007 spectre, alors qu’il est loin d’avoir la valeur narrative du XYZ, servi à Nicky Larson quand une affaire nécessite son intervention immédiate.

 

le

Le côté obscur de la gastronomie selon Quick
(crédit photographique : Quick/Decaux)

Vecteurs de la caractérisation ou de la contextualisation, artefacts de la progression narrative ou supports de la création poétique, le boire et le manger des rêves partagés font aussi l’effet d’ancrages ou d’inventions, ressemblant parfois à ces motifs sur gammes supports qui servent aux improvisateurs à placer les mêmes intervalles dans tous les contextes harmoniques, comme l’illustre particulièrement bien le motif de l’œuf, si souvent exploité et si souvent associé aux gammes de l’étrange. Mais si le « petit mets vrai » a presque toujours les qualités d’un repère, du moins dans ces « mondes meublés » qui s’opposent aux œuvres classiques où la recherche du beau le rend secondaire hormis chez les rabelaisiens, il possède une valeur intrinsèque qui le place rarement au-dessus de l’anecdote, même s’il participe d’un soutènement largement invisible pour être considéré comme universel, car il est biaisé par des procédés de focalisation ou de suggestion qui font de l’imaginé au moins l’équivalent de l’imaginaire. L’œuf offert par son ennemi à Han Solo dans Solo : A Star Wars story est un jaune d’œuf garni de gelée rouge, mais il est autre chose en même temps, et si les sources annexes l’associent au poisson Colo aperçu dans l’Episode I, le spectateur a conscience qu’il s’agit à la fois de ce qu’il sait et de ce qu’il se figure. C’est le doute propre au détournement qui crée un pont permanent entre fiction et réalité, dans cet espace intermédiaire où la description du concret rend l’abstrait moins inaccessible, mais aussi d’une fiction à une autre, et cela est paradoxalement vrai du contraire donc de l’évidence, qui ramène à la réalité ce qui n’est que fiction. Pour autant, le degré de certitude est rarement élevé, et les vins indéterminés qui apparaissent dans l’univers de Holmes valent bien les fruits indéfinis de Star Wars ou des Aventuriers de l’arche perdue, jusqu’à celui que pèle Indiana Jones chez son ami Sallah sans qu’il soit possible de se décider pour un citron plus que pour une poire, d’autant que ce moment précis n’est pas décrit dans la novélisation.

la nourriture au temps du sous-marin jaune

Les Beatles en plein paradoxe mais en plein commerce
(crédits photographiques : Heritage Auctions, Gold Key/13thDimension)

La gastronomie de fiction a pour limite le principe de réalité, car les fabrications de productions contraintes par le temps ou le budget ne valent pas toujours les inventions variées de la nature, sachant que plus personne n’associe la pomme à l’Asie seulement, et qu’il suffit de teinter en bleu un lait UHT avec un colorant alimentaire pour donner l’impression d’un produit totalement différent. Il reste difficile de faire du neuf dans des genres comme l’anticipation, où les vivres hésitent souvent entre l’adoubement de la nourriture synthétique et l’abdication devant les propositions technologiques, mais il est tout aussi difficile de ne pas se contenter des clichés de la « couleur locale » dans des genres comme l’aventure, qui ignore la notion de terroir pour contribuer à la persistance de cette géographie alternative permettant au grand public de s’évader sans se perdre. Il existe d’ailleurs un certain nombre d’œuvres abstinentes, où l’urgence de l’action le dispute à la richesse du décorum pour permettre aux créateurs de négliger le détail essentiel, si bien que personne ne mange jamais dans des films comme A la poursuite de demain, sans pour autant que cela soit justifié par l’intention caractérisant un film d’auteur comme Le charme discret de la bourgeoisie. Dans tous les cas et au-delà de ses effets sur le récit, ce qui est dit de la gastronomie dans une situation de fiction en dit autant sur la situation de publication ou de production, et il n’est pas surprenant de voir le végétarisme apparaître dans l’Angleterre de Holmes, ou même la « végéviande » dans Star Wars au moment où toutes les analyses statistiques présentaient le marché végétarien comme porteur.

le dessin conceptuel du Blue Lagoon de Disneyland Paris

Le « concept art » du Blue Lagoon parisien, qui tient aussi du décor pour ce qui est du menu, et qui est accessoirement devenu le Captain Jack’s dans un retour de l’adaptation vers sa source
(crédit photographique : Disney/Disney Travel Babble)

Le boire et le manger sont tout à la fois un signal et une trace, car ils sont pour ainsi dire suscités par des univers qu’ils contribuent en retour à faire vivre, et ce signal ou cette trace ont des prolongements dans notre réalité quotidienne, en particulier à travers ce type spécifique de produits dérivés que sont les produits alimentaires sous licence. De l’« Hercule Stout » tirant sur le chocolat au « Dark Vador Burger » et son pain noir en passant par les M&M’s Indiana Jones aux couleurs inhabituelles, les exemples ne manquent pas, même s’ils préexistent dans certains cas ou s’éloignent de leur source dans beaucoup d’autres. Les restaurants thématisés ne manquent pas non plus, à commencer par le Blue Bayou intégré à l’attraction « Pirates des Caraïbes », mais la marge d’interprétation laissée par les œuvres exploitées autorise des facilités mâtinées d’opportunisme, ce qui mène à se rendre au Galaxy’s Edge américain pour y boire un lait bleu qui n’est qu’une huile de coco colorée à la spiruline, ou au Sherlock Holmes Restaurant londonien pour y manger des saucisses car elles sont présentées comme le « péché mignon » de Watson. Cela dit, la question de savoir si un faux steak serait meilleur qu’un vrai tapioca, pour détourner les propos tenus par l’épicurien Cypher dans Matrix, reste pleine et entière, de même que celle de savoir si une Tempête de boulettes géantes serait préférable à la réinstallation de l’annone. Et s’il peut y avoir autant d’intérêt à collectionner les boîtes de céréales estampillées Star Wars que les personnages en plastique de trois pouces trois quarts, c’est-à-dire aucun pour beaucoup, nous n’en sommes pas encore à recycler les cadavres et les cafards pour produire du « soleil vert » ou des barres protéinées, mais il n’est pas de bonbons Reese qui permettent de gagner l’amitié d’un « ET. »

4 comments

elcaballerodelcancer says:

Quelle aventure pop gastronomique!! Ce fut un dossier succulent et d’une telle qualité!! J’ai fait bonne chère et je remercie nos trois hôtes, Mrs Pepys et les deux Nic(k)o’s pour ces moments si agréables et si enrichissants!!!

ps: je me demandais quel acteur occuperait la place centrale du dossier et je ne suis pas déçu du choix de Bébel!!
psbis: excellent le clin d’oeil à Soylent Green!!

Nicko says:

Je profite de ton message Olivier pour te remercier une fois de plus. Je n’ai participé qu’à une microscopique échelle aux dossiers de Nicolas. Mais ce fut un réel plaisir. Et cette dernière partie m’a rassasié de plaisir avec encore une fois des thèmes particulièrement intéressants et toujours abordés avec brio. Merci également à Mrs Pepys qui m’a scotché avec des références qui m’étaient inconnues. C’est vraiment chouette d’apprendre.

Un plaisir partagé, qui n’en a donc été que plus grand !

Merci pour ce soutien sans faille ! Et je suis tout particulièrement heureux que le choix de finir sur Bébel ait plu, car il a sans doute accompagné beaucoup d’entre nous vers la culture populaire.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *